Qu’est-ce que l’allégorie?

février 16, 2025

L’allégorie, une figure de rhétorique, consiste à utiliser le sens littéral du langage pour créer un sens figuré, implicite, qui nécessite un décodage pour être compris. On parle aussi de métaphore filée ou d’allusion. Le sens implicite, figuré, supplante ou remplace complètement le sens littéral. Par exemple, dans le langage courant, « âne » ne désigne pas l’animal, mais plutôt la stupidité et la patience. Une allégorie peut être une simple expression ou une œuvre littéraire complète. L’image sensorielle dans l’allégorie représente généralement une pensée, une idée abstraite. Cette signification abstraite peut être interprétée de différentes manières. Par exemple, le proverbe « Trop de cuisiniers gâtent la sauce » peut être compris de deux façons : premièrement, il décrit une situation où trop de personnes interviennent sans coordination, deuxièmement, il critique l’irresponsabilité. De plus, le sens abstrait, implicite de l’allégorie peut être l’intention de l’auteur ou une interprétation du lecteur que le texte n’avait pas initialement.

En Europe, dès l’Antiquité, l’allégorie avait une double fonction : elle était à la fois un outil de construction du discours et une méthode pour comprendre et interpréter le discours. Dans sa première fonction, elle relevait de la rhétorique, puis de la poétique et des études littéraires. Dans sa deuxième fonction, elle relevait de la philosophie, puis de l’herméneutique et de la critique littéraire. Cette dualité et les fonctions de l’allégorie ont été préservées tout au long de son histoire. Cependant, à travers les époques, la compréhension et l’évaluation de l’allégorie en tant que procédé artistique ont subi de nombreuses transformations.

La rhétorique antique définissait l’allégorie comme un énoncé où « les mots disent une chose, mais le sens en dit une autre », où « le sens et les mots sont en opposition » (Quintilien). Plus tard, l’allégorie a été considérée comme une « image de la pensée », semblable à la métaphore. La différence entre l’allégorie et la métaphore serait quantitative, non qualitative. L’allégorie apparaît dans un flux continu de métaphores, « une métaphore continue crée une allégorie » (Quintilien), comme dans l’exemple : « Pauvre tortue, quel triste sort ! / Porter la stèle au temple, et les dignitaires à la cour ». Les rhétoriciens ont également souligné l’obscurité et le mystère de l’allégorie. Démétrios comparait l’allégorie à « l’ombre et la nuit ». Quintilien considérait que l’allégorie « obscure » était un défaut pour l’éloquence, mais un atout pour la poésie, où elle pouvait être « utilisée librement ». Cicéron affirmait la nécessité d’ajouter l’obscurité et le mystère de l’allégorie au discours, car c’était un « ornement important de la poésie ». En se basant sur le principe de construction du discours allégorique, le néoplatonisme, les stoïciens et les juifs hellénistiques ont réinterprété les mythes antiques, le Nouveau Testament et l’Ancien Testament, y trouvant de nouvelles significations cosmiques et morales conformes à la philosophie de l’époque. Dante a utilisé le terme allégorie pour analyser des œuvres profanes. La théorie de la « signification des choses », selon laquelle non seulement les mots, mais aussi les choses ont un pouvoir de signification, est devenue la base sémiotique sur laquelle le Moyen Âge a développé sa théorie de l’allégorie. L’univers étant le langage de Dieu et le monde son livre, pour les penseurs médiévaux, la relation entre le signifiant et le signifié n’était ni arbitraire ni artificielle : l’allégorie était un système de signification établi par Dieu. La Renaissance et le Baroque ont largement repris la conception médiévale de l’allégorie comme combinaison d’un concept abstrait et d’une image concrète.

Au XVIIIe siècle, l’interprétation de l’allégorie a radicalement changé, car elle a été opposée au symbole. Winckelmann a distingué une allégorie « supérieure » et une allégorie « inférieure »; l’allégorie « inférieure » était une « image que tout le monde connaît », tandis que l’allégorie « supérieure » conférait « une véritable grandeur épique à l’œuvre d’art ». L’établissement de l’allégorie « supérieure » annonçait l’émergence du symbole comme mode de figuration opposé. Goethe a utilisé la paire de catégories fini/infini pour opposer l’allégorie au symbole : l’allégorie appartient au fini, le symbole à l’infini, la poésie utilise l’allégorie, plaçant l’art dans le domaine du fini. L’esthétique et la poétique du XIXe siècle ont généralement poursuivi le culte romantique du symbole, considérant l’allégorie comme une forme inférieure de représentation artistique. Ce n’est qu’au XXe siècle, avec la publication d’études telles que L’Origine du drame baroque allemand (1928) de Walter Benjamin, Vérité et Méthode (1960) de G. Gadamer, ou Anatomie de la critique (1957) de N. Frye, que l’allégorie et l’art allégorique ont retrouvé leur place.

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